Storytelling : la rencontre#

Bip bap bip bap boop bap boop bap boop. Proui proui. Boop. Biiiiiip baaaaaaabeeeeeeep heeeeegnakugnekak iiiiiiiiiiiiiiiiiii bip - vous êtes connecté !

Je pense que j’ai rencontré le web en 2001. J’étais chez un ami, dont les parents avaient fait acquisition d’un modem 56k. Quelques bips plus tard, nous étions dans un monde où tout était incroyable. Nous surfions ensemble, comme si c’était une aventure. Tout s’ouvrait à l’époque sur Voila.fr, le portail de l’opérateur. La misérable barre de recherche tentait tant bien que mal de nous donner des liens fonctionnels, tandis que nous explorions ce qui nous semblait être un nouveau continent sans fin.

Un ou deux ans plus tard, l’ADSL était arrivé chez lui. Chez moi, le modem 56k suffisait à mes parents. Alors, pendant des heures, nous explorions encore. Nous voici à deux, sur le Tchat Voilà, à choisir un pseudonyme et à discuter au hasard avec d’autres personnes de notre âge sur un salon dédié. À troller à une époque où ce mot n’existait pas. Quelques clics plus tard, nous franchissions la barrière de l’interdit. La culture choc des années 2000 nous envoyait tester nos limites sur Rotten. Une fois que nous avions vu la pire chose possible, nous allions sur Télécharger.com pour récupérer ce qui devaient être les plus gros nids à virus du web.

Et nous installions ce chat qui court après le curseur, nous lançions ce fichier Word qui fait des bruits bizarres, nous jouions avec ce logiciel permettant de casser le bureau de Windows au marteau et au lance-flammes. La semaine, ou les week-ends où nous n’étions pas ensemble, le téléphone fixe sonnait. “Tape ce mot dans la recherche et tu prends le cinquième site”. Je suis sur humour.com. J’élève un agneau virtuel sur un autre site en parallèle. Je télécharge un générateur de faux virus à envoyer par e-mail.

Et puis, le web cesse d’être la seule façon d’explorer le 8ème continent. [1]

Les années passent. J’ai l’ADSL. J’ai pris l’habitude de télécharger sur Kazaa, Shareaza ou plus tard eMule. Je passe le plus clair de mon temps sur des forums. J’ai appris à accéder à des Tchat sans passer par un portail web. Je suis sur IRC, je parle avec d’autres gens. J’explore les pages qui parlent des sujets qui m’intéressent. Je passe mon temps à rebondir de sujet en sujet. Je note des adresses. Des relations se créent ou s’entriennent sur MSN. Chaque site web est le portail vers un nouveau monde.

Et puis, oui, ça y est, je reste enfermé chez moi avec le beau temps qu’il fait dehors.

Les années passent. J’ai récupéré un PC, mon grand-père connaissait quelqu’un qui s’en débarassait. Il était vieux et nul, mais j’ai appris qu’on pouvait installer Linux dessus. J’ai Xubuntu. Nous devons être quelque part en 2008. Je discute en ligne, sur des forums. J’ai mon propre site web, où je publie ce que je fais. J’ai un, puis plusieurs blogs. J’utilise des flux RSS. J’ai créé plusieurs forums, je passe encore plus de temps sur d’autres. Je passe mes soirées à explorer des endroits que je ne connais pas. J’entends des rumeurs sur ce qu’il y a encore plus loin. Je cherche à comprendre comment tout ça marche. Je suis chez moi.

Et puis, les plateformes#

Dernière étape du storytelling

Si on oublie MSN, IRC et Skype et qu’on en revient au web, la première plateforme avec laquelle j’ai interagi a sans doute été Twitter. Tous mes amis du web s’y sont mis progressivement. Alors, j’ai un peu suivi. C’était amusant à l’époque. C’était si petit. C’était une autre façon de spammer un forum. Un IRC pas pareil. Pourquoi pas ?

Je n’ai pas cherché à aller plus loin. J’avais déjà de nombreux endroits où m’exprimer. Si je voulais poster quelque chose, je devais avoir 3 blogs et un site web pour le faire. Si je voulais discuter, j’avais au moins 4 forums où le faire. J’avais des jeux web sous la main pour m’amuser. Ce genre de site où une communauté fait toute l’animation, où le jeu repose sur les interactions entre les joueurs, des jeux flashs, des forums RP.

Lorsque tout le monde a commencé à aller sur Facebook, je ne m’y suis pas intéressé. J’y suis allé quand c’est devenu la norme. J’y suis resté quand plus personne n’était affiché en ligne sur MSN [2] ni Skype. Quand tout le monde avait décidé que désormais, on se parlait sur Facebook Messenger.

J’ai mis longtemps à adopter Facebook. J’ai mis tout aussi longtemps à adopter les smartphones. Et je n’ai donc pas compris immédiatement ce qu’il se passait.

L’encapsulation progressive de toute connexion à Internet dans les limitations du smartphone a mené à ce que le web ne soit plus appréhendé comme une toile vertigineuse, mais plutôt comme un ensemble restreint de lignes parfaitement parallèles. Progressivement, à chaque plateforme son app. Et à chaque app, son expérience. Au-delà, circulez, il n’y a rien à voir ; que des terres désolées.

C’est ainsi que le web a été progressivement fragmenté, que tout a été rassemblé sous forme d’applications fermées, qui n’intéragissent pas entre elles. L’application a intrinsèquement en elle ce réflexe intuitif d’isolement. Ce qui n’est pas dans l’app n’est pas dans le même monde. L’expérience utilisateur est devenue restreinte à la consultation de flux sur chacune de ces plateformes, ou à l’usage très concret de services du quotidien et de consommation. Poster ses photos sur Instagram, écrire sur Twitter, faire sa vidéo sur TikTok, acheter ses chaussures sur Vinted, faire son virement dans l’app de ma Banque, discuter sur Discord, demander à ChatGPT de parcourir Internet à notre place.

J’entends parfois parler du web de ma jeunesse comme d’un “far ouest”, de manière négative. À l’époque, on pouvait faire ceci ; à l’époque, la modération n’était pas là pour empêcher cela. Résumer ce web anarchique à une forme de zizanie violente est une triste réécriture de l’histoire. Cette cacophonie était un espace de liberté, de défi et d’expérimentation. Sauf qu’une fois qu’on découvre les puits de pétrole, on commence à avoir du mal à ne pas clôturer le terrain.

Le far web a laissé derrière lui ce temps où chacun explorait un territoire de curiosités. Il a rompue avec la magie. Il s’est rangé. Il a mis une cravate. Il a jeté son masque pour signer de son nom complet. Il n’est plus là pour faire des expérimentations, pour créer des oasis étranges où se retrouvent des gens étranges. Il fonctionne sur une base d’instantanéité pure, il historise, il est adapté, moderne et grand public. Il paie ses impôts, il effectue ses démarches, et rien ne dépasse. Le punk est mort, et il est DRH.

Dans cette terre apaisée, il y a désormais des règles. Et comme tout est bien rangé dans des tiroirs d’applications, tout le monde va naturellement au même endroit pour faire ce qu’il faut y faire, de la manière dont il faut le faire.

Les pages sont communes, les expériences aussi, et le visuel médiocre. C’est fonctionnel, ça marche, et c’est ce que tout le monde veut.

Et alors, parfois, dans ce vacarme insoutenable de scrolls ennuyeux, on regrette un peu ce web perdu d’antan. Où est-il ? En fait, n’en déplaise à la nostalgie : il n’a pas bougé.

Le web est mort, vive le web#

Le web n’a pas changé, seulement ses utilisateurs. Et il n’est donc en réalité pas correct de pleurer un web perdu. Faire un site web n’est plus d’actualité, personne ne les consulte ? Et… alors ? Qu’est-ce que ça change ?

La soumission fataliste à la situation actuelle repose uniquement sur l’idée d’accepter que pour vivre une expérience valable sur le web, il faut être là où ça se passe. C’est un jeu que nous avons accepté de jouer : il faut parler là où les gens parlent. Il faut poster au bon endroit. Sinon, on ne nous verra pas.

Et après ? Si personne ne nous voit ? Alors quoi ? Je ne sais pas vous, mais mes tweets n’ont jamais été une source de revenu valable. À moins que je ne cherche sciemment à partir au front pour un combat particulier, rien ne m’oblige, dans mon expérience quotidienne, à chercher la visibilité.

Je peux bien crier sur la coline de mon choix, je n’ai pas besoin que ce soit celle où tout le monde crie. Si quelqu’un tombe par hasard sur mon petit coin de web, eh bien il aura le plaisir d’avoir découvert un endroit qui lui plaît. J’ai sciemment choisi de ne pas mettre de compteurs ou de suivi de statistiques sur ce blog. Je l’ai déjà dit : je me fiche de combien vous êtes à me lire. J’écris parce que j’ai envie d’écrire. Et pour moi, quand on veut écrire quelque chose, on n’a aucune raison de chercher à ce que ce soit lu par tout le monde. On préfère encore que ce soit lu par les bonnes personnes.

Le web n’est mort que si on choisi de le laisser crever dans son coin. Rien n’a changé. Les protocoles sont les mêmes. Tout fonctionne toujours pareil. Rien, je dis bien RIEN, ne vous empêche de créer un portail ; de consulter des index ; de grapiller des flux RSS ; de créer les vôtres ; de vous installer et de faire ce que bon vous semble ; de fouiner dans des plateformes de blogging ; d’explorer des recommandations ou d’en émettre.

De même qu’IRC est toujours parfaitement fonctionnel, de même qu’il est toujours possible d’entretenir des relations par e-mail, il est toujours possible de choisir de garder l’expérience du web qu’on a toujours aimé. Il suffit d’en avoir marre de faire des mouvements de scroll vertical constant et de partir explorer. À l’ancienne. La technique ancêstrale du clic !

Se plier aux règles de ceux qui décident où il faut parler, où il faut créer, et restreindre votre coin à celui qu’ils vous octroient, ce n’est pas une fatalité. Il est totalement possible de simplement continuer à faire votre vie à travers le web. De préférer explorer des sites plutôt qu’en demander un résumé. De chercher des infos sans utiliser les plateformes comme moteur. De naviguer à vue. D’écrire ailleurs. Personne ne vous en empêche. Et s’il n’y a personne, si vous êtes seul⋅e, eh bien vous serez seul où vous avez envie d’être et où vous avez choisi d’être seul⋅e. Soyons honnête de toute manière, l’essentiel des utilisateur⋅ices de plateformes ne parlent pas à grand monde. La plupart de leurs lecteurs ne sont qu’eux-mêmes. Et si ce sont vos proches, un lien, ça se partage.

Alors, à ce compte, autant publier là où vous avez envie de le faire. Si votre vie ne dépend pas de votre viralité, à quoi bon chercher activement à exister dans des espaces où l’on suffoque, quand il y a des hectares d’espace disque à occuper à quelques URL de là ?

Je n’étais peut-être pas très inspiré aujourd’hui, mais j’avais besoin de coucher ça quelque part. Ça tombe bien, j’ai cet espace. Celui que je peux, depuis des années, appeler mon petit morceau de web. Où j’écris ce que je veux, où je suis lu par qui en aura envie, et ça, c’est ce qu’ils n’auront jamais. [3]


  1. Référence à 8th Wonderland, un film français très moyen mais qui a résonné en moi quand je l’ai vu à sa sortie. ↩︎

  2. Les plus attentifs auront deviné que, puisqu’étant sur Xubuntu, je n’utilisais pas MSN directement. ↩︎

  3. Cet article n’est peut-être pas politiquement intéressant. Peut-être pas pertinent. Peut-être hors-sol. Peut-être pas radical. Peut-être pas matérialiste. Et je décide que je m’en fous. D’ailleurs, je ne partagerai cet article sur aucun de mes réseaux sociaux. Il sera là pour ceux qui le verront. ↩︎